Mme Erlynne, que son passé scandaleux a mis au ban de la bonne société victorienne, souhaite reconquérir son statut. Elle demande à son gendre Lord Windermere de l’aider financièrement, en échange de quoi elle se taira sur son identité, évitant le scandale qui ne manquerait pas d’éclabousser Lady Windermere – ce qu’accepte le mari amoureux. Lord Darlington, qui courtise Lady Windermere, va utiliser ce qu’il croit avoir découvert.
Le film est l’adaptation d’une pièce d’Oscar Wilde, contempteur d’une société hypocrite (la haute société de l’ère victorienne finissante) où tout n’est qu’apparence et dissimulation. Le trio lubitschien (déjà) classique se voit ici complété par un personnage de mère déchue, et le comique se teinte d’une gravité qui doit beaucoup à l’évocation de la condition féminine (Mizoguchi admirait Lubitsch pour sa façon de parler de la femme, et certains n’hésitent pas à voir L’Eventail de Lady Windermere comme une matrice possible pour La Vie d’O’Haru, femme galante). “Plus beau et plus épais que les plus romanesques d’Hitchcock” (Jean-Marie Straub), L’Eventail est un film-charnière de l’œuvre de Lubitsch, qui témoigne d’une maîtrise impressionnante, notamment dans tout ce qui relève du travail sur le cadre : caches naturels ou filmiques qui subdivisent le plan, décadrages surprenants, portes closes dont on attend une révélation, voire champ vide en attente d’un surgissement, c’est une démonstration de l’art de Lubitsch. Démonstration aussi de son art du récit : contrairement au texte de Wilde, le cinéaste nous révèle immédiatement l’identité réelle de Mrs Erlynne ; le spectateur se trouve ainsi plus informé que ne le sont les personnages. “Le suspense hitchchockien est né, et il n’est pas douteux que Lubitsch, eu égard à la date de L’Eventail de Lady Windermere, est en droit de revendiquer la paternité de ce procédé. On avouera que ce n’était pas un mince mérite d’introduire ce procédé narratif à une époque où le cinéma n’était pas en possession de l’intégralité de son langage” (Jean Domarchi).
Ernst Lubitsch est né en 1892 à Berlin et mort à Hollywood en 1947, prématurément (Billy Wilder raconte s’être rendu avec William Wyler à l’enterrement. Wilder se lamente : “Plus de Lubitsch!”. Wyler répond : “Pire que ça! Plus de films de Lubitsch!”). Acteur comique sur scène (il travailla avec Max Reinhardt au Deutsches Theater) et à l’écran, puis réalisateur, ses films historiques (notamment Madame du Barry en 1919) attirèrent très vite l’attention d’Hollywood qu’il rejoint dès 1923 à l’invitation de l’actrice Mary Pickford. Il fut de ceux qui réussirent parfaitement le passage au parlant, orfèvre du bon mot mais dont la mise en scène se soutient des leçons acquises dans le cinéma muet. Il réalise comédies musicales (avec Maurice Chevalier et Jeannette McDonald) et comédies “sophistiquées” : Haute pègre (1932), Sérénade à trois (1933), La huitième femme de Barbe-Bleue (1938), Ninotchka (1939), The shop aroud the corner (1940), To be or not to be (1942), mais également des œuvres plus sombres, où perce une amertume tenace : The man I killed (1932), Angel (1937), Le ciel peut attendre (1943).
Otto Preminger réalisera un remake du film de Lubitsch, sous le même titre, en 1949, avec Madeleine Carroll et George Sanders.
Vous pouvez lire :
Sous la direction de Bernard EISENSCHITZ et Jean NARBONI, Ernst Lubitsch, Ed. Cahiers du Cinéma/Cinémathèque Française, 1985. Réédition coll. “Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma”, 2006
Eithne et Jean-Loup BOURGET, Ernst Lubitsch ou la satire romanesque, Ed. Flammarion, coll. “Champs / contre-champs”, 1990