“Françoise s’est mise au russe depuis que je la trompe. Elle a quarante et un ans depuis deux mois, j’en aurai autant au mois d’août. Nous sommes mariés depuis quinze ans, je la trompe depuis huit, et ça fait six ans que je couche avec Colette, que j’ai rencontrée un soir sous le Lido des Champs-Elysées. (…) Françoise travaille. Elle est secrétaire. Colette travaille. Elle tape à la machine et change souvent d’employeur. Moi, je fais un film de temps en temps, des courts métrages, à quarante ans!”
Nous ne vieillirons pas ensemble est l’histoire de la fin d’une liaison amoureuse vécue par Pialat quelques années plus tôt, qui a fourni la matière d’un roman et de ce film où il met donc en scène sa propre histoire. C’est, après le tout premier long métrage tourné en majeure partie avec des acteurs non-professionnels, son premier film avec des vedettes (Marlène Jobert, Jean Yanne, son premier alter ego, qu’il a choisi parce qu’existe entre eux une certaine ressemblance physique), sa première sélection pour Cannes (Jean Yanne recevra un prix pour son interprétation), son premier succès public (1,7 millions d’entrées en France). C’est aussi l’épreuve d’un tournage difficile, émaillé d’altercations violentes avec un acteur décontenancé par les méthodes du réalisateur. Pialat y apprend aussi l’impuissance du réalisateur – à faire dire à Jobert qu’elle ne veut pas être considérée comme un “bouche-trou”, à faire pleurer Yanne devant la caméra – ce qui nourrit par la suite les regrets d’un éternel insatisfait. Le film est bien sûr magnifique, et “si Jean Yanne et Marlène Jobert sont bouleversants (…), c’est qu’ils ont emblématisé pour la décennie ce piège du désir vécu par des petits-bourgeois : que pour l’homme la femme ne puisse être que possédée, et que, plus elle l’est, possédée, plus l’homme est persuadé qu’elle lui échappe” (Serge Daney).
Né en 1925, Maurice Pialat est de la même génération que Truffaut, Godard, et autres cinéastes de la Nouvelle Vague. Il dut pourtant attendre l’âge de 44 ans pour réaliser son premier long métrage : L’Enfance nue (1969). Il réalisa auparavant de nombreux courts métrages, entre 1951 et 1969, parmi lesquels L’Amour existe (1961), documentaire consacré à la banlieue parisienne, et Janine (1962), film de fiction dont il est, en compagnie de Claude Berri, le protagoniste. Cette longue attente explique beaucoup l’amertume qui ne l’a jamais quitté. Dans son roman Nous ne vieillirons pas ensemble, il parle de son “échec chronique dans mon travail, dû, je crois, au refus profond des concessions qu’il est nécessaire de faire pour arriver à tourner un film, un vrai, un grand, celui qui permet de s’imposer. Et si l’on n’a pas de fortune personnelle, il faut changer de métier (…) ou accepter de basses besognes qui entretiennent, sans espoir, rancœurs, envies, jalousies, au pluriel et à jet continu”. Sur une proposition d’Antenne 2, Pialat réalise pour la télévision un feuilleton : La Maison des Bois, qui l’occupera deux ans. Suivront, pour le cinéma : La gueule ouverte (1973), Passe ton bac d’abord (1979), Loulou (1980), qui marque sa première rencontre avec Depardieu, A nos amours (1983) et la révélation de Sandrine Bonnaire, Police (1985), Sous le soleil de Satan (palme d’or et scandale cannois en 1987), Van Gogh (1991) et Le Garçu (1995). Pialat est décédé en janvier 2003.
Vous pouvez lire :
Maurice PIALAT, Nous ne vieillirons pas ensemble, Ed. Galliera, 1972. Réed. Ed. de l’Olivier, 2005
Joël Magny, Maurice Pialat, Ed. Cahiers du Cinéma, coll. “Auteurs”, 1992
Pascal Mérigeau, Pialat, Ed. Grasset, 2002 |