Luc Moullet est à table. Pour son déjeuner : une omelette, du thon, une banane. Il s’interroge sur la provenance de ces denrées, et se lance dans une enquête qui le conduira de l’épicier au distributeur, du distributeur au producteur, du producteur aux ouvriers. Moullet rencontre les uns et les autres, interroge les conditions de travail, les inégalités générées par la mondialisation, le travail des enfants, les survivances du colonialisme, …
Dans l’actualité récente, nombreux documentaires se sont penchés sur nos assiettes : Alimentation générale de Chantal Briet (le commerce de proximité), La Peau trouée de Julien Samani (la pêche au thon), Notre pain quotidien de Nikolaus Geyrhalter, ou encore We feed the world d’Erwin Wagenhofer. On se souvient aussi que Meat de Frederic Wiseman (1976) montrait le processus de transformation industrielle de la viande, du bœuf au steak haché. Et qu’en 1924 le soviétique Dziga Vertov organisait un numéro de son magazine d’actualités Ciné-œil : la Vie à l’improviste autour du panier d’une ménagère et montrait “à l’envers” le circuit qui le remplit : la viande quittait l’étal du boucher pour retrouver l’abattoir, les viscères “remontaient” dans le corps du bœuf qui finissait par retrouver son champ. Le souci de Vertov était de montrer les liens qui unissent la ville à la campagne. Moullet dit à propos de son film : “C’est un film didactique. Qui cherche à faire connaître les modes de distribution de la nourriture d’un pays à un autre. A les faire connaître à ceux qui en profitent sans en être très conscients et à ceux sur le dos desquels les autres profitent, et qui ne connaissent pas non plus comment ça se joue”. L’implication du réalisateur qui se met en scène et mène à la première personne les entretiens, pourrait faire songer au cinéma de Michael Moore. Sauf que, avec une honnêteté scrupuleuse et un humour dévastateur, Moullet retourne les armes de l’investigation contre son propre film : “Même notre film participe à l’exploitation. Mes techniciens réclamèrent le seul hôtel de Machala à eau chaude, enrichissant ainsi un peu plus son propriétaire, un bananier bien nanti”.
Né en 1937, critique aux Cahiers du Cinéma (il y écrit encore de temps à autre), Luc Moullet est l’auteur de Brigitte et Brigitte (1966), Les Contrebandières (1967), Une aventure de Billy the Kid (1971). En 1976, dans Anatomie d’un rapport, Moullet se propose d’enquêter sur les rapports de couple, à partir de celui qu’il forme avec sa compagne. Les sièges de l’Alcazar (1989) est une comédie désopilante qui raconte les amours – forcément contrariées – d’un critique des Cahiers du Cinéma et d’une critique à Positif (ils ne partagent pas la même opinion quant à l’œuvre du réalisateur italien Cottafavi!) ; ce film est aussi un bel hommage aux salles de quartier. Récemment, on a pu voir sur les écrans Les Naufragés de la D17 (2001) et Le Prestige de la mort (2005, mais sorti en 2007). Son cinéma économique “perpétue ici la conception Nouvelle Vague : toute esthétique doit se plier, en conséquence contrôler, son économie. Sauf que Moullet pousse cette règle à ses limites extrêmes. Tout, dans son cinéma, obéit avant toute chose aux lois et règles qu’impose le système, s’oblige à une rigueur intellectuelle absolue” (Jean Douchet).
Vous pouvez lire :
Jean-Paul COMBE et Hervé GUITTON, coord., Luc Moullet, le contrebandier, Ed. Cinémathèque française, 1993